Je vais essayer de vous présenter dans un timing relativement serré les constats et observations de notre pratique de travailleurs sociaux en AMO. J'insiste encore sur le fait que cette intervention doit être contextualisée. Il s'agit bien de la réalité à partir d'une AMO travaillant sur le territoire wavrien, ville moyenne du Brabant wallon qui brasse quotidiennement 10000 élèves.

J'ai structuré mon intervention en cinq points:

1. Le premier point concerne l'Apport théorique

A ce niveau, nous avons opéré plusieurs constats:

Les enquêtes et textes de référence sont inexistants. Ce constat est corroboré par un état des lieux de la recherche scientifique récente en Communauté française et dans l'Union Européenne (enquête commanditée par l'Observatoire de l'Enfance, de la Jeunesse et de l'Aide à la jeunesse, 2003). Ce dernier relève que "plus d'une recherche sur huit a trait à l'agressivité réelle ou supposée des jeunes mais que les recherches portant sur le phénomène de racket et de bouc-émissaire sont quasiment absentes".


Sur Internet, le concept renvoie à quelques sites français où le racket est nommé sans réel apport théorique.

Enfin, le concept est employé par de nombreuses personnes visant des situations différentes. Ainsi le terme « racket » est employé dans le jargon des jeunes pour définir plusieurs types de vols. Le jeune qui s'est fait voler son GSM par un illustre inconnu dira facilement qu'il s'est fait taxer ou racketter son G.

Pour nous, il s'agit avant tout de mettre en évidence le racket dans un sens assez étroit. De manière synthétique, nous dirons que pour qu'il y ait racket, il faut réunir trois éléments. En premier lieu, il faut qu'il y ait intimidation (qui entraîne de la peur et permet un chantage). En deuxième lieu, il est impératif qu'il y ait répétition de l'acte. Enfin, le vol, l'appropriation du bien d'autrui constitue le troisième élément.

2. Le deuxième élément s'attache au phénomène en tant que tel

Dans l'ensemble, nous avons constaté:

Une banalisation des phénomènes « soft ». Par phénomène "soft", on entend principalement les prémisses du racket, du mécanisme du bouc émissaire au petit taxage répétitif. Il s'agit de phénomènes qu'on retrouve de plus en plus au niveau du cycle fondamental. Cette banalisation va souvent de pair avec la politique d'autruche (on nie les faits) ou les non-interventions (on minimise l'impact sur les victimes ...) ;

Une banalisation du phénomène auprès des jeunes ;

Le mécanisme du racket est généralement bien connu des jeunes au même titre que les endroits à risque. Ce qui paraît plus grave c'est qu'au sein d'une sorte de « culture de la rue » (culture qui s'étend souvent au sein des établissements scolaires) le racket est appréhendé comme quelque chose de normal. Cela s'apparente un peu à ce qui est vécu en Corse ou au pays basque, cela fait partie du paysage... Je pense que Pascale Jamoulle et Patrick Traube y reviendront ultérieurement.

Une difficulté d'appréhender en réseau certains dispositifs de prévention notamment au niveau du travail de rue ;

Certains dispositifs de prévention sont peu efficaces ou peu efficients et faute d'étude sur la question on risque de se renvoyer longtemps la patate chaude. La commande sociale au sens large fait souvent l'économie du cadre d'intervention ou du projet pédagogique sous-jacent au travail de rue. Je prendrai un exemple frappant au niveau de notre service. Souvent on nous interpelle pour nous demander de faire du travail de rue, d'aller faire du contrôle social aux endroits dit "problématiques". Pour notre service, le travail de rue est une méthodologie d'intervention et non du contrôle social et j'ajouterais que nous avons constaté un effet pervers de notre travail mais cela, je le développerai plus en détail demain lors de l'atelier consacré au travail de rue intitulé "du contrôle social à la prévention connivence".

Un manque de concertation au niveau local et intersectoriel

C'est un constat qui ne touche hélas pas que la problématique du racket...

3. Le troisième élément concerne la prise en charge de la victime

Nous avons remarqué:

Une prise en charge globale de la victime peu opérationnelle. Malgré l'évolution positive de la victimologie, notamment au niveau de l'accueil des victimes, la prise en charge globale de ces dernières n'est actuellement que peu opérationnelle. Plusieurs services se sont formés à l'accueil et la réorientation mais lorsque la victime quitte ces services elle se retrouve bien souvent seule à l'extérieur et dans une position de patate chaude que tout le monde se renvoie.

Une difficulté d'évaluer l'impact psychologique ;

Dans de nombreux cas de racket on sous-estime l'impact psychologique de l'acte. Cette sous-estimation peut être stratégique afin d'éviter la stigmatisation de l'établissement scolaire ou la difficulté de prendre en charge la victime et d'éventuellement la raccompagner à la maison.


Un coût/bénéfice préjudiciable à la victime lorsque cette dernière porte plainte ;

La théorie du coût/bénéfice est une théorie qui se base sur une conception de l'homo-économicus et part du principe qu'on calcule souvent le coût et le bénéfice (calcul du risque) d'un acte notamment au niveau criminologique. Cette théorie permet d'éclairer le faible taux de plainte des victimes. En effet, le coût "payé" par ces dernières lorsqu'elles portent plainte (notons notamment les représailles des pairs, l'angoisse d'après plainte, l'étiquetage de "balance" des autres jeunes, la mauvaise prise en charge des intervenants sociaux...) est nettement plus élevé que le bénéfice qu'ils peuvent en retirer. Ce bénéfice est en général plus élevé pour l'environnement social.

Une nouvelle victimisation due aux micro-violences générées par les intervenants. Ces micro-violences sont souvent invisibles. Nous en pointons trois à titre d'exemple: le travail en réseau qui s'apparente plus à un renvoi de la patate "chaude", la politique de l'autruche de certains services sociaux ou établissements scolaires et la prise en charge de la situation par le biais de modes lacunaires de résolutions de conflits qui ressemble parfois à de l'amateurisme.

Un coût financier des prises en charge de type thérapeutique souvent handicapant pour les victimes, notamment au niveau de certains centres de guidances qui proposent des prix proportionnels aux revenus des parents mais qui ne bénéficient pas toujours de psychologues expérimentés dans ce domaine.

4. le quatrième point s'attache à la prise en charge de l'agresseur

A ce niveau nous avons constaté:

Une pluralité d'interventions possible. Le choix quant à la réponse à donner n'est pas toujours proportionnel à l'acte et cela est dû à la difficulté d'appréhender une situation précise dans un contexte plus large. A titre d'exemple, pour une situation repérée à l'intérieur d'un établissement scolaire on pourra intervenir via le préfet de discipline, via le PMS, via le médiateur scolaire, via un service d'aide spécialisé ou via la police. Le mauvais choix peut avoir plusieurs répercussions notamment sous la forme d'un sentiment d'impunité.

Comme pour la victime, une réponse au niveau scolaire relativement pauvre mais ayant l'avantage d'être plus rapide et plus proche du vécu. La pauvreté se situe essentiellement au niveau de la gestion de la situation-problématique et du suivi de l'agresseur quand ce dernier n'est pas renvoyé. Notons que le renvoi comme seule réponse à une situation de racket au sein d'un établissement scolaire peut avoir comme conséquence soit de déplacer la situation ou de la laisser en état et d'ainsi permettre à un autre jeune de reprendre la place de l'agresseur.

Au niveau du système judiciaire, une réponse très lente (au bénéfice de la démocratie diront les juristes, ce qui n'est pas toujours prouvé!).

De surcroît, le système d'application/contrôle par les agents du SPJ (service de protection judiciaire) des mesures imposées par le juge est peu opérationnel. Le manque de moyens au niveau de ces services réduit considérablement l'utilité et l'efficacité de ce système.

Depuis peu, nous avons appris que les polices de proximité du Brabant wallon recevaient une copie des mesures imposées par le juge à l'encontre des jeunes de leur territoire...

5. Le cinquième et dernier point concerne le type de réaction sociale

En effet, on assiste à des réponses de type individuel alors que la plupart des situations demandent une réponse de type plus global, notamment dans les établissements scolaires. A ce sujet, nous encourageons la création de concertation locale afin d'apporter, complémentairement à la prise en charge de la victime et de l'agresseur, une réponse au niveau contextuel (réflexion globale au niveau d'une école, campagne de sensibilisation, meilleure écoute de certains intervenants...)