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Le racket est vieux comme le monde, comme les empires et les royaumes. Mais, aujourd'hui, il passe de la cours des "grands" à celle des petits. Cours de récréation et sorties d'écoles en sont devenus les champs d'opération privilégiés. Jusqu'il y a peu, il s'agissait de comportements isolés, ponctuels, bien circonscrits (un auteur identifié ou un petit groupe). Ils étaient généralement le fait d'adolescents en souffrance psychique et en décrochage social qui y trouvaient une possibilité de s'approprier des objets qu'ils ne pouvaient obtenir par achat, de satisfaire leur pulsion de domination, d'initier une carrière délinquante.
On observe à cet égard deux changements: 1. Ce comportement est observé de plus en plus tôt et s'initie déjà à l'école primaire. 2. Perdant son statut d'exception, il tend à s'installer comme pratique courante, comme mode habituel de transaction, comme "deal" banal (ta veste, contre ma protection). Je traiterai ici du racket comme pratique chronique et non comme acte isolé. Cet article proposera une hypothèse d'approche collective et en déduira des pistes stratégiques qui en découlent. 1. Identification du processus a/ angle d'approche A l'instar de la violence, dont il est une des manifestations, le racket semble choisir ses lieux d'élection. On constate qu'il s'installe plus aisément dans certaines écoles que dans d'autres, qu'il squatte préférentiellement certains quartiers, pas les quartiers voisins. Il s'exerce aussi parfois au sein des familles. Certains adolescents rackettent leurs parents, leurs frères et soeurs ou leurs proches. Et là encore, certaines familles en sont le théâtre, pas d'autres. En conséquence, une façon de comprendre le phénomène, ne serait-elle pas de se poser la question: pourquoi là et pas partout, pourquoi ici et pas ailleurs? Autrement dit, est-il possible d'identifier des paramètres écologiques communs aux sites d'implantation du racket endémique? Cette formulation ne nie pas l'utilité et l'intérêt d'une approche par la psychologie individuelle. Il est certain que certains enfants ou adolescents présentent des dispositions aux comportements agressifs (sensu lato). Ces (pré)dispositions s'alimentent aux aléas de leurs histoires personnelles, à la structuration de leurs personnalités, aux modèles d'identification qu'ils ont intériorisés. Mais aujourd'hui, les psychologues privilégient les explications "situationnelles" (liées aux caractéristiques de l'environnement) par rapport aux explications "dispositionnelles" (liées aux caractéristiques individuelles, à la personnalité). Dans la foulée des expériences de S.MILGAM et à la suite notamment des travaux de J.P.LEYENS, elle prend acte que ce sont les situations effectivement vécues et les paramètres de milieu (notamment humain) qui ont pouvoir de permettre ou non l'actualisation des dispositions, de favoriser ou non le passage à l'acte. Tous les adolescents (surtout s'ils sont mâles!) sont habités par la pulsion de domination ou d‘affirmation de puissance. Mais tous ne recourent pas à la violence et tous ne recourent pas à cette modalité particulière de violence qu'est le racket. Pourquoi? Si l'on admet que le phénomène racket relève plus de la sociologie ou de la psychologie sociale que de la psychologie individuelle, il faut en tirer les conclusions qui s'imposent. En sciences sociales, comprendre un phénomène, c'est en comprendre les conditions de production et de reproduction. Autrement dit, c'est tenter de comprendre pourquoi et comment il apparaît, pourquoi et comment il persiste, se propage, ou se transforme. b/ Qu'est-ce que le racket? Le racket peut être défini par quatre paramètres essentiels: Le parasitisme: il s'agit pour le racketeur de profiter de quelqu'un (une victime), de lui soutirer un bien ou un service et de satisfaire ses besoins (notamment son instinct de domination) à ses dépens. La victime peut être désignée (assignée en vertu de critères repérables) ou aléatoire (choisie au hasard). Le mot "victime" peut s'accorder au singulier, comme au pluriel. Le terrorisme: cette emprise s'exerce par la terreur, c'est-à-dire en instillant chez la victime, la crainte de représailles en cas de refus ou en cas de dénonciation. La territorialité: quand il s'exerce en groupe ou en bande, le racket s'exerce sur une portion délimitée de territoire (sa classe, son école, sa cité, sa rue, son immeuble). Dans le cas du racket solitaire, le prédateur isolé (parfois entouré d'acolytes) préfèrera squatter plusieurs niches territoriales ou choisira un terrain mouvant par nature (exemple: le réseau des transports en commun) Le secret: le racket ne peut s'exercer qu'à la condition que l'auteur soit assuré du silence de la victime, de l'entourage ou des témoins éventuels. Il implique la confidentialité, la non-ingérence de l'alentour et plus particulièrement des garants de l'autorité hiérarchique et de la force publique. Parasitisme, terrorisme, secret, territorialité! A l'évidence, ces termes et les réalités qu'ils recouvrent dénotent un phénomène dont il faut oser prononcer le nom. Il s'inscrit dans une logique mafieuse ou protomafieuse (le préfixe "proto", du grec "prôtos" = premier, signifiant que le racket est le premier pilier sur lequel s'édifie une mafia, qu'il est aussi la manifestation initiale d'une conduite mafieuse en formation). C'est à la condition d'admettre cette définition, que l'on peut espérer comprendre le phénomène pour agir à son encontre. Parce que: 1. Il n'est pas possible d'agir de manière efficace sur un phénomène dont on ne comprend pas le mécanisme de production et de fonctionnement. 2. On ne peut comprendre un phénomène qu'en le situant contextuellement. Dès lors, comprendre la genèse et le fonctionnement du racket suppose un détour par la genèse et le fonctionnement des processus mafieux. 2. Qu'est-ce qu'une mafia? On décrit généralement la mafia en usant d'une métaphore zoologique. On la compare à une pieuvre. Qu'est-ce qu'une pieuvre? - C'est un animal marin (dans l'eau, les contours s'estompent et les formes s'homogénéisent) - Qui habite, non les pas eaux de surface, mais les bas-fonds (elle est donc invisible et discrète dans ses déplacements). - Morphologiquement, elle appartient à la famille des céphalopodes. Elle est constituée d'une tête qui se prolonge par des tentacules nombreuses, mobiles, protéiformes, puissantes, armées de ventouses. - La force du poulpe tient dans la puissance musculaire de ses tentacules. Par nature, une mafia agit souterrainement et ne connaît pas de frontières, pas de barrières, pas de limites géographiques. Elle tend à s'implanter partout, à occuper tout l'espace disponible. Elle prolifére tous azimuts et se propage par simple contact. Rien d'intrinsèque ne limite son extension. On constate néanmoins qu'elle n'y réussit pas toujours avec le même succès, avec le même bonheur. Pourquoi? Parce que tous les espaces ne se ressemblent pas. Ils ne présentent pas les mêmes configurations. Certains élèvent des obstacles ou sont déjà occupés (par quoi, on le verra). Dès lors, ses chances d'implantation dépendent de la nature du terrain d'élection et de la place que celui-ci peut concéder. A nouveau, la métaphore de la pieuvre est éloquente. L'animal recherche des sites solitaires où elle pourra s'ébattre en toute liberté sans rencontrer d'obstacles dirimants. Si la pieuvre trouve un rocher dur, dont la forme et la dimension s'ajointe à la longueur de ses tentacules, elle s'y arrime solidement et devient indécollable. En l'absence de rocher ad hoc, elle devient vulnérable et ne peut que fuir vers des lieux plus cléments. Pour peaufiner la métaphore, on peut passer de la zoologie à la chimie. En chimie, certaines réactions ne peuvent effectivement s'actualiser qu'en présence d'un catalyseur. Les surfaces de catalysation permettent des réactions qui seraient impossibles ailleurs. Il en va de même dans les sciences sociales. Certains espaces-temps sociologiques sont plus favorables que d'autres à l'implantation des mafias. Pourquoi? Parce qu'il comportent des "loges" vides, en attente d'occupation, et qu'ils sont exempts de barrages suffisants ou d'obstacles dirimants. La nature des terrains varie dans le temps et dans l'espace. On sait que certaines époques sont propices aux mafias. Il s'agit des moments de crise, de basculement, liés à un cataclysme économique, à un bouleversement politique. L'ordre fait place au chaos. Ce sont généralement des périodes de transition où l'on assiste à un changement de régime ou à une vacance prolongée du pouvoir, quelle que soit sa nature (démocratique ou autocratique). Par ailleurs, si l'on considère une planisphère, on constate que les mafias s'implantent et prolifèrent de façon plus heureuse dans certaines zones de la planète. Les mafias occidentales choisissent comme lieu d'élection certaines niches géographiques identifiables (Sicile et pourtour méditerranéen, USA, Balkans, Russie). Quelles sont les constantes de ces zones d'implantation? Essentiellement, un fond culturel commun qui étaye une certaine forme de socialité. Trois paramètres le caractérisent: * le communautarisme (sentiment d'appartenance à une communauté de destin pouvant conduire à l'esprit de ghetto) * le familialisme clanique (évertuation de la famille traditionnelle ou de son idéal mythique) * la religiosité (à ne pas confondre avec le sentiment religieux dont elle est la perversion) et son corrélat: un "locus of control" externe: les individus sont habités par la croyance que leur vie et leur destin est déterminé par des forces extérieures dont les commandes leur échappent: dieu, le diable, la nature, la fatalité... Ce fond culturel partagé fait de la famille/clan le seul refuge où l'on se sent reconnu et en sécurité. Cela signifie que la solidarité familiale/clanique l'emporte sur les autres types de solidarité (nationale, étatique, éthnique, solidarité de classe). La famille devient Etat dans l'Etat, Etat au dessus de l'Etat. On appartient d'abord à une communuté "holiste", c'est-à-dire un groupe social où le collectif a préséance sur l'individu, où la notion de sujet autonome n'existe pas, où le Petit-Chaperon-Moi n'est qu'un rouage du Grand-Puissant-Tout (Pour reprendre la distinction de Tönnies, il s'agit d'une "Gemeinschaft" plutôt que d'une "Gezellschaft".) Dans son ouvrage "le grand réveil des mafias", Xavier RAUFER note que les mafias s'implantent sur des terrains culturels caractérisés par: - un réseau dense de relation personnelles, (Cf. RAUFER X. Les grands réveil des mafias, JC Lattès ed. Paris 2003, p.54) Les règles familiales/claniques sont vécues par les individus comme ayant préséance sur la Loi civile. C'est pourquoi, les pratiques mafieuses bénéficient d'un soutien populaire ou, à tout le moins, d'une complicité passive. Le parasitisme se transforme en une symbiose dans laquelle chaque partie tire un bénéfice. L'avantage est réciproque. Cette ignorance volontaire de la société au sein de laquelle la mafia évolue est également signalée par RAUFER (op.cit. p.55). On se cache les yeux, on se voile la face, on ne veut rien voir, rien entendre, rien savoir. L'Omerta, la loi du silence, est à la fois horizontale et verticale. Horizontale: elle joue entre pairs qui se vivent comme "frères" (mythologie familialiste ), commandés/protégés par un "parrain"(!). Elle est aussi verticale: elle circule librement entre niveaux de pouvoirs. Elle parasite les rouages de l'Etat (pouvoirs législatif, exécutif, judiciaire) jusqu'au niveaux les plus élevés. Dès lors que le pouvoir est perçu comme corrompu, absent, incompétent, éloigné, opaque (non visible et non "lisible"), cette perception génère une méfiance à priori à l'égard des agents légitimes de l'autorité. Cette méfiance peut aller jusqu'au mépris. 3. Les "mafias" scolaires L'école est une micro-société. En tant que telle, cette configuration lui est applicable en tout point. Toutes les écoles du monde peuvent connaître des faits de violence et notamment des pratiques protomafieuses telles que le racket. Mais certaines seulement voient le phénomène germer et proliférer en leur sein. La fabrication d'anticorps semble bloquée. Les mécanismes immunitaires et régulateurs semblent enrayés. Dans ces établissements, les blocages se situent à deux niveaux: celui de la communication (on n'y communique pas ou on communique mal) et celui du rapport à la loi. L'autorité légitime y est perçue (à tort ou à raison) comme suspecte. Soit parce qu'elle s'avère incompétente, qu'elle est absente, opaque ou non suffisamment visible ou lisible. Ce qui assure la visibilité et la lisibilité de la répartition de l'autorité au sein d'une organisation, c'est l'organigramme, c'est-à-dire le tableau qui définit avec précision les différents niveaux de responsabilités et leurs articulations, bref les hiérarchies formelles. L'organigramme peut pêcher par excès comme par défaut. S'il est excessif, il devient inintelligible. Le pouvoir y est rigide, autoritaire, autocratique. Mais, inversement, la nature (sociale) ayant horreur du vide, la vacance du pouvoir légitime crée un appel d'air où viennent s'engouffrer les pouvoirs occultes. Dès lors, lorsque l'organigramme (visualisation de la hiérarchie formelle) est flou, inadéquat ou absent, il sera remplacé par le sociogramme, c'est-à-dire des pouvoirs de fait constitués d'un ensemble fluctuant de hiérarchies informelles qui se superposent sans s'articuler, de leaderships spontanés d'individus ou de clans. Or, l'expérience montre que lorsque l'organigramme passe la main au sociogramme... le psychodrame n'est jamais loin.
La description donnée par P.BOBBITT (cité par RAUFER, op.cit. p.231) des Etats-Unis. comme pays prototype de la fertilité mafieuse n'est pas sans intérêt pour notre propos. Selon l'auteur, l'USA est un état-marché. - Ce n'est pas un Etat providence (il en fait plutôt un minimum dans le domaine social); "Dans cet Etat-marché, la participation directe du peuple aux affaires publiques est limitée; mais, par crise, la politique y essuie de fortes tempêtes médiatico-émotionnelles. S'ajoutent à cela d'autres caractéristiques, pour l'heure plus affirmées aux E.U, mais déjà décelables dans certains états-membres de l'Union européenne: évolution brusque, par bonds, dans les champs de l'économie et de la technologie; richesses mal partagées, avantages consentis aux individus et groupes flexibles, adaptables, opportunistes; opinion versatile, hypersensible aux modes, incapables d'obstination ou d'acharnement. Bref: (c'est moi qui souligne) à peu près le contraire de la configuration requise pour combattre efficacement une mafia" (RAUFER X., op.cit. p.232) Dans une configuration macro ou micro sociale propice aux phénomène de racket et/ou de harcèlement, on trouve effectivement des paramètres constants: - une indifférence affichée du groupe: * par peur ou par lâcheté (tant que la victime "x" est dans le collimateur, je suis à l'abri) - un individualisme outrancier (esprit de clan plutôt qu'esprit d'équipe) - un non-interventionnisme de la hiérarchie - une gratification positive implicite de l'auteur (racketteur ou harcèleur) - une diabolisation de la victime - l'évertuation d'une culture "marchande" et "utilitaire". Ces paramètres profilent a contrario ce que serait un "terrain" mieux immunisé. 4. Mobilisation Tout le monde s'accorde pour considérer que face au racket endémique (ou à toutes les pratiques de harcellement moral au sein des collectivités), les stratégies individualisantes s'avèrent insuffisantes En matière de prévention, seules des stratégies collectives sont opérantes à terme. Les meilleures sont celles qui consiste, comme en médecine préventive et en horticulture, à "travailler le terrain". C'est pourquoi je propose une métaphore: la "stratégie du jardinier". De quoi s'agit-il? Lorsqu'un jardinier ensemence son lopin, il sait parfaitement que les graines, germes, spores, de "mauvaises herbes" circulent dans l'air au gré des vents dominants et que certaines vont inévitablement tomber sur son terrain. Que va-t-il faire? Une tactique possible consisterait pour le jardinier à installer campement au milieu de son potager et à ouvrir l'oeil vingt-quatre heures sur vingt-quatre. De cette façon, chaque fois qu'une pousse inopportune pointe du nez, il l'arrache instantanément. Cette tactique, on en conviendra, pose des problèmes de faisabilité. Elle est dispendieuse en temps et en énergie (elle suppose une observation constante ... et un éclairage de nuit très puissant). En outre, son efficacité n'est pas garantie, car nonobstant la vigilance et la perspicacité de l'oeil, certaines pousses se développeront. Enfin, même pour un jardinier très averti (même pour un botaniste chevronné), rien ne ressemble plus à une pousse qu'une autre pousse. En début de germination, il n'est pas facile de distinguer, par exemple, le cerfeuil comestible et l'anthrisque (cerfeuil sauvage, non comestible). A cette tactique incertaine à laquelle aucun jardinier sensé ne donnerait aval, il faut opposer une autre stratégie. Celle qui consiste en une préparation préalable du terrain visant à le rendre le moins accueillant possible vis à vis des graines indésirables. Certes, des graines d'armoises, de chénopodes ou de mercuriales, s'échoueront sur la surface et prendront racine. Mais, faute d'y trouver les ingrédients nutritionnels nécessaires à leur germination, elles mourront d'elles-mêmes. Appliquée à la microsociologie des organisations, la stratégie du jardinier suppose que la mobilisation contre le racket (et toutes autres formes de harcellement) soit: - préventive Elle vise à composter un terrain culturel non-accueillant, qui décourage toutes velléités d'installation prolongée. L'idée est qu'on empèchera jamais les racketteurs de sévir, d'élire domicile et de chercher leurs proies. En revanche, on peut leur opposer un milieu immunisé qui enkistera leurs tentatives et fera barrage à leur propagation. Dès lors, la question est: qu'est-ce qu'un milieu immunisé? L'observation montre que la probabilité d'installation durable et généralisée de conduites "protomafieuses" (violences souterraines) seront d'autant plus faibles que, dans cette niche écologique: 1. Les règles y sont présentes, claires, connues, écrites, pertinentes, expliquées dans leur légitimité, impératives, c'est-à-dire sanctionnées en cas de transgression 2. L'organigramme y est transparent et intelligible (les places de chacun y sont connues de tous et comprises par tous) et pertinent (la "bonne personne" à la "bonne place") 3. Les représentants de l'autorité légitime sont présents, compétents, visibles, respectés. 4. Des séparations structurantes et des clôtures symboliques y sont instituées (séparation entre le permis et le défendu, entre l'intérieur et l'extérieur, entre enfants et adultes ....) 5. Le refus du silence, assorti d'une "tolérance zéro" à l'endroit des actes et simultanément d'une écoute permissive maximale du vécu. 6. Une protection non équivoque et sans failles des représentants de l'autorité légitime à l'endroit des victimes. Conclusion L'idée conductrice de cet article est qu'il en va métaphoriquement du corps social comme du corps organique. Les phénomènes pathologiques peuvent se produire partout et n'importe quand. Mais ils ne se chronifieront que dans la mesure où le terrain d'élection est lui-même malsain. Nous avons alors établi un parallélisme entre "racket" et "mafia" afin d'examiner ce que la sociologie de la mafia peut nous apprendre sur le phénomène du racket banal tel qu'il s'exerce dans nos espaces publics ou privés. Toutefois, il ne faudrait pas conclure que le racket se réduit à un avatar protomafieux, car, au-delà des similitudes, il y a des différences non négligeables. Notamment celle-ci: la mafia est une "culture". Elle possède une histoire (déjà longue) et secrète ses propres rites et valeurs: initiation, fierté d'appartenance, affiliation à un code d'honneur... Rien de tel évidemment dans le racket. La prédation y est strictement utilitariste et ne se revendique d'aucune valeur qui la doterait d'un sens subjectif. Elle est agir pur et assouvissement trivial. Si la mafia est une maladie du holisme ("un pour tous"), le racket serait plutôt celle de l'individualisme ("tous pour moi"). Pour les occidentaux, les dangers du "holisme" sont connus depuis belle lurette. En revanche, ceux de l'"individualisme" et de l'"égalitarisme" (héritage, notamment, des Lumières) le sont moins (tout le monde n'a pas lu Toqueville et Montesquieu). Le défi d'aujourd'hui, qui doit motiver nos mobilisations, est peut-être de briser la perversité d'un égalitarisme mal compris (*) et d'un relativisme perverti des valeurs. Si tout se vaut, rien ne vaut. Si, dans un collectif humain, tous les individus se vivent comme égaux "en fait" (et non seulement "en droit"), l'horizontalité des rapports sociaux discrédite toute verticalité structurante et apaisante. Chacun devient pour l'autre un rival potentiel et l'homme redevient ... un loup pour l'homme. (*) L'individualisme mal-tempéré produit paradoxalement une exacerbation des différences et une homogénéisation qualitative des désirs et des individus. Une "pub" récente et particulièrement éloquente proclame: "je suis unique, comme tout le monde" (le conformisme de l'anticonformisme!) Humour involontaire?
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- Quand on est dans la rue, on observe des tas de phénomènes notamment de violence. On peut influer sur ceux-ci: en se situant comme citoyen, il y a des moyens d'intervenir de manière légère sans pour autant faire du contrôle social, il suffit parfois de manifester qu'on a vu les choses et qu'on n'est pas indifférent ! - Il y a des progrès à faire en matière d'accueil des victimes, il y a un manque de culture vis-à-vis du racket; les victimes se sentent souvent comme jugées coupables de ne pas avoir eu le comportement adéquat, il faudrait entourer la victime et ne pas la culpabiliser, cela aiderait peut-être à enrayer la loi du silence. Réaction de P. Traube: dans le cas du racket, le silence de la victime est souvent motivé par l'attitude de l'alentour: « A quoi bon parler, qui va m'écouter? » « Si je parle, je prendrai des risques, va-t-on me protéger? ». Il ne faut pas agir au cas par cas avec une approche très individualiste des problèmes. Si on veut briser la loi du silence, il faut des actions collectives: il faut que chacun sache que le racket ne sera pas payant, qu'il ne restera pas impuni et que la victime sera soutenue dans tous les cas: il faut une instillation permanente du message qui dit que le racket est un délit punissable et inacceptable. - Dans l'exposé de P. Traube, il a dit que les conditions d'apparition du racket étaient liées à la territorialité et que pour le combattre il fallait une présence forte de l'autorité, cependant le racket ne se passe pas que dans des endroits institutionnalisés. Le racket se passe aussi dans des endroits de passage comme les abords des gares, dans ces cas-là les réponses proposées par P. Traube pour enrayer le phénomène du racket ne semblent pas convaincantes... Réaction de P. Traube: Les questions qui se posent sont identiques que dans une école, même si une zone urbaine n'a pas de limites géographiques strictes, il faut se poser la question « pourquoi cela se passe là et pas ailleurs? ». Il faut repérer les constantes , voir quels phénomènes se passent dans une zone précise, et en quoi cette zone est caractéristiques par rapport à d'autres, cela permettra de répondre à « pourquoi là et pas ailleurs? ». - Réflexion d'un représentant de la STIB: En matière de délinquance, il y a une mobilité extrême, la vision de P. Traube est optimiste quant à la localisation des faits ! Réaction de P. Traube: c'est vrai que les lieux qui circulent sont accueillants pour les délinquants, je ne suis pas compétent dans le cadre des transports en commun, je n'ai aucune expérience de ce type de terrain. - Il faut crédibiliser l'action de la police. A la tolérance zéro, il faudrait rajouter l'impunité zéro... Réaction de P. Traube; un des facteurs de violence dûment identifié est le sentiment d'impunité, il faudrait donc un suivi des sanctions rapide pour qu'elles aient un impact. Réaction de J-M Olislagers: Nous devons prendre conscience que la violence n'est pas seulement chez les autres,...elle est chez nous aussi. - Il existe une mobilité géographique de la violence lorsqu'on réalise une action sociale sur un quartier, la violence se déplace vers une autre zone. Comment pallier aux carences de l'occupation sociale du terrain, on assiste à une disparition progressive de l'humain dans l'espace public . Les métiers qui pouvaient rendre l'espace sécurisant ont disparu: moins de cantonniers, plus de receveurs dans les transports publics... On licencie et l'espace public devient désert, alors chacun peut laisser libre cours à son pouvoir individuel... Si on réinjectait de l'humain dans l'espace public, on serait plus proche à la fois des victimes et des agresseurs, on pourrait ainsi mieux moduler les rapports sociaux. - Des actes violents se passent dans les trams, on dit qu'il n'y a pas de réaction de la part des conducteurs mais comment faire pour que chacun se réapproprie le sens civique et que l'on réagisse à la violence et à la délinquance directement? - Un policier: Par mon expérience, je peux confirmer que ceux qui séjournent dans les lieux de passage en deviennent vite les « maîtres », on demande des métiers de proximité et c'est à la police de le faire maintenant, les policiers doivent de plus en plus être sur le terrain, ils ne sont pourtant pas assez nombreux, en même temps cela ne plairait pas à tous les citoyens si il y avait un policier dans chaque rue... Pourtant chacun pourrait être son « propre » policier: quand quelque chose d'anormal se passe sous vos yeux, pourquoi ne pas le dire, c'est le rôle de chaque citoyen... Alors avant de dire « mais que fait donc la police? », il faut se dire « Et vous, qu'est-ce que vous faites pour la vie en société? » - Un préfet d'école: On a entendu parler de hiérarchie absente, je préférerais parler de hiérarchie diluée. Les rôles snt souvent confondus y compris à l'école: l'enseignant a un rôle de transmission des savoirs mais aussi un rôle d'éducateur, de confident, d'écoute privilégié par rapport aux problèmes des enfants... Cette confusion des rôles est produite par notre société. L'autorité dans l'école doit être restaurée et nous en sommes demandeurs mais c'est souvent la société, elle-même, qui sape l'autorité de l'enseignant et du directeur. Il faut redorer l'image de marque de l'école si on veut que l'autorité y soit jugée légitime, c'est une réponse collective de la société qui doit aller dans ce sens. «On » a exacerbé l'individualisme, la performance et l'élitisme... La tendance tourne et il faut à nouveau créer un cadre de vie collectif à l'école si on veut lutter contre les phénomènes de violence en général. Le jour où le collectif décidera que l'on doit réinvestir dans l'école, dans le social, dans le droit à avoir un toit... la violence diminuera sans doute. Actuellement, chacun fait ce qu'il peut avec les moyens qu'il a, mais il ne faut pas rejeter la responsabilité sur d'autres qui vivent parfois les mêmes difficultés... |